Ophtalmologie générale · Article M14
Maladies auto-immunes et œil : quand l'inflammation se voit
Validation médicale. Article relu et validé par le Dr Damya Bennai, médecin ophtalmologue (plan éditorial validé en ). Prochaine relecture programmée : mai 2027.
L'œil est souvent le miroir des maladies générales. Rougeur persistante, baisse de vision, douleur profonde, sécheresse sévère : ces symptômes peuvent révéler ou compliquer une maladie auto-immune systémique. Le rôle de l'ophtalmologue est alors central.
En bref
- L'œil est atteint dans 30 à 50 % des maladies auto-immunes systémiques.
- Sécheresse oculaire sévère et uvéite sont les deux manifestations les plus fréquentes.
- Un œil rouge douloureux non traumatique persistant impose un avis ophtalmologique en urgence relative.
- Le suivi conjoint ophtalmologue / médecin interniste ou rhumatologue est la règle.
Pourquoi l'œil est-il une cible privilégiée ?
L'œil contient plusieurs structures particulièrement vulnérables à l'inflammation auto-immune : la conjonctive et la cornée, exposées et richement vascularisées, l'uvée (iris, corps ciliaire, choroïde) extrêmement vascularisée, la sclère et l'épisclère, le nerf optique. À cela s'ajoutent les glandes lacrymales et les glandes de Meibomius des paupières, fréquemment infiltrées par des processus auto-immuns affectant les glandes exocrines.
Les principales pathologies auto-immunes avec atteinte oculaire
Syndrome de Gougerot-Sjögren
Maladie auto-immune affectant les glandes exocrines, en premier lieu les glandes lacrymales et salivaires. La sécheresse oculaire (kératoconjonctivite sèche) est l'un des deux symptômes cardinaux, souvent associée à la sécheresse buccale (xérostomie). Le diagnostic repose sur la clinique (test de Schirmer, coloration au vert de lissamine, BUT), la sérologie (anticorps anti-SSA et anti-SSB) et parfois la biopsie de glande salivaire accessoire.
Polyarthrite rhumatoïde
Les manifestations oculaires sont fréquentes : sécheresse oculaire sévère, sclérite (atteinte profonde de la sclère, douloureuse), épisclérite (atteinte superficielle, plus bénigne), et exceptionnellement vascularite rétinienne. Une sclérite nécrosante non traitée peut conduire à la perforation oculaire.
Lupus érythémateux systémique
Les atteintes ophtalmologiques du lupus sont protéiformes : sécheresse, sclérite, mais aussi atteintes rétiniennes (rétinopathie lupique, occlusions vasculaires), parfois neuropathie optique. Le suivi est d'autant plus important que les traitements anti-paludéens utilisés dans le lupus (hydroxychloroquine) ont eux-mêmes une toxicité rétinienne potentielle, imposant un bilan ophtalmologique régulier (voir article sur les médicaments toxiques pour la vue).
Spondylarthrites et arthrites apparentées
L'uvéite antérieure aiguë est l'atteinte oculaire la plus typique : œil rouge, douloureux, photophobe, baisse de vision modérée. Elle survient chez 25 à 40 % des patients HLA-B27 positifs. Le traitement local (corticoïde et mydriatique) est urgent — toute uvéite traitée tardivement risque des synéchies iriennes définitives.
Sarcoïdose
Maladie systémique granulomateuse qui peut atteindre toutes les structures oculaires : uvéite (antérieure ou postérieure), parotidite et atteinte des glandes lacrymales, infiltrats conjonctivaux. Le diagnostic est souvent fait à partir d'une biopsie conjonctivale ou de glande lacrymale.
Maladie de Behçet
Vascularite systémique avec atteinte oculaire fréquente et grave : uvéite postérieure, vascularite rétinienne, occlusions vasculaires rétiniennes. Sans traitement systémique adapté, le pronostic visuel est sombre. La prise en charge moderne (immunosuppresseurs, biothérapies) a transformé l'évolution.
Sclérodermie
Sécheresse oculaire sévère, atteinte des paupières (peau fine, infiltrée), et plus rarement atteintes rétiniennes vasculaires.
Granulomatose avec polyangéite (Wegener)
Vascularite ANCA positive avec atteintes oculaires multiples possibles : sclérite, kératite, pseudo-tumeur orbitaire. Pronostic visuel parfois mauvais, traitement systémique urgent.
Signes ophtalmologiques d'appel
Sécheresse oculaire sévère qui ne répond pas aux larmes artificielles standards.
Œil rouge persistant, surtout s'il est douloureux ou associé à une baisse de vision.
Photophobie marquée.
Apparition de douleurs oculaires profondes nocturnes (sclérite).
Baisse de vision inexpliquée.
Vision floue fluctuante, avec ou sans douleur.
Le rôle de l'ophtalmologue
Dans la prise en charge des patients atteints d'une maladie auto-immune, l'ophtalmologue intervient à plusieurs niveaux :
Reconnaître les premiers signes oculaires d'une maladie auto-immune, parfois inaugurale.
Évaluer le retentissement oculaire d'une maladie connue.
Adapter le traitement local (larmes artificielles, corticoïdes topiques, immunosuppresseurs topiques).
Surveiller la toxicité oculaire des traitements systémiques (hydroxychloroquine, corticoïdes au long cours, certains biomédicaments).
Travailler en concertation étroite avec le médecin interniste, le rhumatologue, le néphrologue, le dermatologue selon le tableau.
Le traitement
Le traitement de l'atteinte oculaire associe trois niveaux selon la sévérité :
Traitement local symptomatique : larmes artificielles sans conservateur (souvent à fortes doses), bouchons méatiques en cas de sécheresse sévère, collyres ciclosporine, gel oculaire la nuit.
Traitement local anti-inflammatoire : collyres corticoïdes (à surveiller pour glaucome et cataracte cortisoniques), collyres immunosuppresseurs (ciclosporine, tacrolimus topique en préparation magistrale).
Traitement systémique adapté à la maladie de fond : corticoïdes oraux, méthotrexate, mycophénolate, biothérapies (adalimumab et autres anti-TNF, rituximab). Prescription et suivi assurés par l'interniste ou le rhumatologue.
Questions fréquentes
Comment savoir si ma sécheresse oculaire est liée à un Sjögren ?
La sécheresse oculaire de Sjögren est habituellement sévère et associée à une sécheresse buccale, une fatigue importante, parfois des arthralgies. Le diagnostic repose sur un faisceau d'arguments cliniques et biologiques (sérologie SSA, SSB). Une consultation conjointe ophtalmologue / médecin interniste permet d'orienter.
L'hydroxychloroquine peut-elle abîmer mes yeux ?
Oui, à long terme et à fortes doses, la toxicité rétinienne de l'hydroxychloroquine est documentée. C'est pour cela qu'un bilan ophtalmologique de référence est recommandé en début de traitement, puis annuel à partir de 5 ans de traitement (champ visuel central, OCT maculaire, parfois autofluorescence). Voir l'article dédié aux médicaments toxiques pour la vue.
Une uvéite est-elle toujours liée à une maladie auto-immune ?
Non. Les causes infectieuses (toxoplasmose, herpès, syphilis), traumatiques et idiopathiques existent. Mais une uvéite, surtout si elle est récidivante ou bilatérale, justifie toujours un bilan étiologique complet.
Faut-il un suivi ophtalmologique régulier quand on a une maladie auto-immune ?
Oui, idéalement annuel, plus rapproché en cas d'antécédent d'atteinte oculaire ou de traitement à risque oculaire. Le suivi doit être coordonné entre les spécialistes.
Peut-on porter des lentilles avec un Sjögren ?
Difficilement dans les formes modérées à sévères. Les lentilles sclérales (qui forment un réservoir de larmes devant la cornée) sont parfois une option intéressante chez les patients très gênés et chez qui les lentilles classiques sont impossibles.
À retenir au cabinet du Dr Bennai
La Dr Damya Bennai vous reçoit en consultation à Paris 17e (12 rue Lamandé) et à Saint-Denis (Centre Ophtalmologique CCN — 10 boulevard Anatole France). Prise de rendez-vous sur Doctolib. Conventionnée secteur 2, signataire de l’OPTAM.
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Information à visée pédagogique
Ce contenu a une finalité d'information générale. Il ne constitue pas un avis médical personnalisé et ne se substitue pas à une consultation. Pour toute question relative à votre santé visuelle, consultez votre ophtalmologue.
Auteure : Dr Damya Bennai, ophtalmologue — RPPS 10100692705 — Inscrite au Conseil départemental de l'Ordre des médecins de Seine-Saint-Denis.